Construire des voiles liquides : interview avec Claire Chesnier
New York Art Magazine2013Matthew Hassell : Où trouvez-vous l'inspiration pour vos compositions ? Évoluent-elles naturellement au fil de votre processus créatif ou proviennent-elles du monde extérieur ?
Claire Chesnier : Mes compositions naissent de mon refus des bords du papier qui se trouve devant moi. Les formes que je crée résultent d'une relation physique avec le support : ses dimensions sont proches des miennes, il m'enveloppe. Ainsi, les cadres qui contiennent le mouvement fluide de la couleur sont comme de grandes fenêtres ou des portes. L'important, c'est la tension entre la forme de la couleur et l'intérieur, l'étendue des voiles liquides, tendus et vaporeux. La zone blanche fait partie du tableau, la forme est suspendue sur ce fond lumineux, asymétrique mais fermement inscrite.
Matthew Hassell : Votre travail semble en quelque sorte très photographique. Lorsque j'ai vu pour la première fois une de vos expositions en ligne, j'ai imaginé qu'il s'agissait de passages sélectivement exposés de papier photo couleur. Comment en êtes-vous venue à utiliser l'encre de cette manière ?
Claire Chesnier : Votre observation est intéressante. Je superpose les couches d'encre de manière assez traditionnelle, à l'aide de grands pinceaux et de beaucoup d'eau. Bien qu'il ne s'agisse pas de photographie au sens littéral, le processus peut être associé à celui de la photographie, le révélateur liquide révélant lentement les ombres sur le papier photosensible. En fait, les couleurs changent pendant le séchage. Plus il y a de couches, plus la surface devient sombre et brillante. Elle ressemble progressivement à un miroir noir, une surface réfléchissante saturée d'eau. Je dois attendre qu'elle soit complètement sèche et retirer les masques qui protègent la partie blanche pour voir le tableau apparaître réellement.
Matthew Hassell : Compte tenu des compositions que vous construisez, j'imagine que vous êtes souvent comparée à Blinky Palermo. Y a-t-il un lien entre vous ? Quels artistes (le cas échéant) vous inspirent ?
Claire Chesnier : J'ai bien sûr une grande admiration pour le travail de Blinky Palermo. Cependant, mon intention première ne réside pas dans des préoccupations formelles. Mon travail résulte d'un étirement de la lumière, révélant la luminosité sous les voiles. Le besoin de construire — de construire du liquide — me vient au fur et à mesure que je travaille ; la recherche d'un dispositif structurant pour cet espace illimité. Je ne cherche pas d'inspiration en dehors des composants du tableau. Néanmoins, je pourrais citer le travail de James Turrell, Agnes Martin, Joseph Albers, Claude Monet, Shitao, etc. — en plus de Blinky Palermo.
Matthew Hassell : Qui choisiriez-vous pour exposer à vos côtés dans une exposition muséale à deux ?
Claire Chesnier : On Kawara, Fra Angelico...
Matthew Hassell : Certaines de vos couleurs claires sont ouvertement vibrantes et lumineuses, tandis que vos formes plus sombres semblent d'une richesse décadente, parfois presque s'éloignant indéfiniment du regard. Quelle est votre inspiration ou à quoi pensez-vous lorsque vous choisissez une certaine couleur pour votre prochaine œuvre ?
Claire Chesnier : En fait, je ne choisis pas les couleurs avant de peindre. Je peux avoir envie d'une certaine tonalité, mais la couleur n'est pas donnée, elle arrive. La couleur et la forme sont intimement liées. Il existe un dialogue entre le geste initial que je fais et la réaction de la surface, que j'observe attentivement dans les moindres détails. Cela ne permet pas le repentir et implique des choix définitifs, dans l'ouverture aux potentialités de la peinture. C'est la raison pour laquelle je ne me limite pas en termes de gamme chromatique, du sombre au clair.
Matthew Hassell : Considérez-vous votre travail comme une ouverture sur des fenêtres spatiales, ou votre intention est-elle plutôt de prendre des décisions compositionnelles adaptées à une représentation aplatie et plus analytique de l'espace ?
Claire Chesnier : Mes peintures sont à la fois une affirmation de la surface et une recherche de « profondeur lumineuse ». Une présentation d'un espace spécifique à la peinture, et non une représentation. La combinaison de contours nets et de couleurs étalées crée cette double perception de planéité et de profondeur. Selon leur température, les couleurs reculent ou avancent, la blancheur environnante produit une oscillation perceptuelle. Elles peuvent être considérées comme des fragments d'étendue. Comme l'a écrit Paul Valéry, «Ce qu'il y a de plus profond en l'homme, c'est la peau»
Matthew Hassell : En tant que personne qui travaille également sur papier, j'apprécie votre décision d'accrocher vos œuvres sans cadre. Y a-t-il quelque chose de dépassé, d'un point de vue historique, dans le cadre aujourd'hui ? Que pensez-vous des cadres comme moyen d'élever les œuvres sur papier à un niveau plus commercialisable en tant que marchandise ?
Claire Chesnier : Depuis le début, je n'ai jamais voulu encadrer mes œuvres. Pas tant pour les raisons historiques que vous évoquez, mais parce que la question du cadre est au cœur de mes préoccupations, en termes de composition. Je ne veux donc pas doubler le cadre en en ajoutant un à l'extérieur du tableau. De plus, je voulais éviter de transformer le tableau en objet. Je suis consciente que cela se produit inévitablement, mais je tente de présenter mon travail de la manière la plus directe possible afin que le spectateur puisse entrer dans la matérialité, ressentir les nuances subtiles, la présence du tableau lui-même.
Matthew Hassell : Quels sont les projets à venir que vous avez hâte de partager ?
Claire Chesnier : J'aurai une exposition en janvier au Musée d'art contemporain du Val-de-Marne (Mac/Val) où deux de mes tableaux viennent d'entrer dans la collection. Je suis également très heureuse d'avoir reçu deux prix artistiques : celui de la Fondation François Schneider et celui d'Art Collector, qui donneront tous deux lieu à une exposition à l'automne 2014 et à la publication d'un catalogue. D'ici là, j'ai un projet avec la Galerie du jour agnès b. à Paris et une résidence de production au Centre de l'Estampe et du Livre à Lyon.
© Claire Chesnier & Matthew Hassell, 2013