Maïlys Celeux-Lanval

Claire Chesnier : traverser la couleur

Beaux-Arts Magazinejanvier 2022

Exposée en dialogue avec le peintre Denis Laget à la galerie ETC, Claire Chesnier trouble profondément avec ses captivantes peintures à l'encre sur papier.

Ce qui nous frappe, en arrivant dans l'atelier de Claire Chesnier (née en 1986), c'est la couleur si douce de ses yeux. Un regard d'un bleu délavé qui, lorsqu'elle s'installe face à la grande verrière pour répondre à nos questions, s'éclaircit encore davantage, et semble faire écho aux peintures qui l'entourent. Calme, sérieuse, posée, Claire Chesnier n'est ni bavarde ni expansive; elle s'exprime avec clarté, ménage parfois des silences, réfléchit. Son atelier est à son image - même si, bien sûr, elle a probablement dû le ranger pour nous accueillir : inondée d'une lumière diffuse de peintre (nord-ouest), la pièce est joliment arrangée, les encres alignées avec soin. Sur une desserte, des pots emplis de dizaines de crayons de couleur attendent d'être piochés ; au sol, de très larges pinceaux asiatiques, qu'elle choisit pour leur douceur, sont réunis en bouquets.

Une artiste « synesthésique »

À côté de nous, un meuble soutient quelques plantes et une platine, assortie d'une belle collection de vinyles. On ne l'aurait pas parié au vu du calme intense qui habite ses peintures, mais Claire travaille toujours en musique ; elle aime le baroque, les minimalistes américains, le rock... D'ailleurs, nous confie-t-elle en revenant sur son enfance, la musique a été son premier amour, et c'est ce qui l'a menée à faire de la danse, durant dix-sept ans. « Très synesthésique », dit-elle, elle tisse de nombreux liens entre sa manière de considérer la peinture et la musique, parlant de rythme, d'étendue, de rapports de correspondance. « Il y a ce faisceau où les choses n'arrivent que lorsqu'elles se rencontrent. »

Née à Clermont-Ferrand, Claire a passé son enfance dans la région tourangelle et est venue à Paris dès son bac en poche, avec une idée en tête : fréquenter les musées, autant que possible. En plus de ses visites, elle décroche des petits boulots de gardienne de salles au Louvre et à Orsay. Studieuse, ultra-bosseuse, elle suit en même temps un cursus aux Beaux-Arts, dans l'atelier de Jean-Michel Alberola, et un autre à la Sorbonne, en « art et sciences de l'art », qui la mène jusqu'au doctorat. Impressionnant ! Son sérieux l'accompagne toujours aujourd'hui : tous les matins, elle se lève très tôt, commence par une phase d'écriture (en ce moment, elle retravaille sa thèse en vue d'une publication) puis peint. Elle lit aussi beaucoup : Virginia Woolf, Fernando Pessoa, Emily Dickinson, Antoine Emaz.

Quant à sa pratique de l'encre, elle remonte à un peu plus d'une dizaine d'années. La jeune femme travaille en glacis, c'est-à-dire en couches très fines d'encres pigmentaires, dont elle crée elle-même les nuances en les mélangeant préalablement - et les encres se mélangeront encore sur le papier. Elle superpose les couches, comme des voiles, et imprime un peu des « variations de l'air » et de la saison durant laquelle elle peint (par exemple, elle parle de « transparence fraîche » pour désigner ce mois de janvier). Claire s'étend aussi sur son « geste silencieux, bu par le papier ».

Et le résultat ? « La surface apparaît comme un reflet », qui lui évoque « le bleu de la mer, riche de tout ce qu'on ne voit pas », des nuages, des fonds marins, de la lumière changeante du soleil ou de la lune.

Des secrets de fabrication bien gardés

Pour son exposition hivernale à la galerie ETC, qui la représente depuis 2020 (auparavant, elle était à la galerie du Jour), le directeur Thomas Benhamou lui a proposé de choisir un artiste pour un accrochage en duo ; elle a pensé à Denis Laget, bien que sa pratique se place à l'opposé de la sienne. Lui, c'est le « geste crémeux, l'empreinte », tandis qu'elle s'efface complètement derrière la peinture, et ne laisse place qu'au mystère du « comment est-ce fait ? ».

Mais, explique-t-elle, elle ressent un lien très fort entre leurs deux façons de travailler la peinture, de se placer sur le « seuil », et évoque le « risque de la boue ». L'expression est d'elle, mais développée par le critique Jean-Charles Vergne dans le catalogue : « Pour la première, ce risque est celui d'une surcharge d'encre saturant la capacité physique du papier sans reprise possible. Pour le second, ce risque est celui du tombeau, de l'enterrement - au sens littéral du terme - dans une matière huileuse corrompue par une luxuriance frôlant la débauche. »

Elle rate parfois, c'est vrai, tombe dans ce piège de la surcharge -

mais, détaille-t-elle dans un sourire, elle ne jette pas tout de suite ces œuvres manquées, qui peuvent par la suite la guider. Ses secrets de fabrication? Elle élude. Impossible de raconter la création type d'une peinture : « J'ai plutôt le désir qu'on ne me sente pas à l'œuvre, d'où ma discrétion par rapport à ma technique. » Le silence, dont elle parle beaucoup, va aussi avec un fort intérêt pour le flou, qui fait que « l'œil doit s'acclimater aux couleurs », et qui permet de ne rien fixer, pour mieux rester « vivant ».

Si chacun est libre de lire dans ses grandes œuvres abstraites un paysage ou une vue embuée,

Claire raconte que l'origine de son attirance pour l'abstraction lui vient du sculpteur Auguste Rodin, et de ses dessins érotiques. En les découvrant, elle est restée saisie devant la « coïncidence entre le corps de la tâche et le corps figuré, comme si la peinture avait un corps ». Sa pratique de l'abstraction se veut infiniment tactile et sensuelle (c'est aussi la danseuse qui parle ici) : « Je suis entrée dans la sensation. »

Et son travail n'ignore ni le réel ni ses bouleversements,

puisqu'après un événement personnel important, elle a cessé d'enfermer les couches d'encre dans une forme géométrique pour mieux les laisser s'étendre à l'entièreté de la surface: « Cela m'a fait accepter le débord. » En ce moment, elle observe d'ailleurs qu'un équilibre se crée entre les parties « ciel » et « terre » de ses peintures, comme si le ciel se dégageait. Et l'avenir ? Pourquoi pas s'essayer à la matière verre, à de grandes peintures murales, à la scénographie de spectacles. On devine ici que Claire Chesnier n'a pas fini d'explorer, avec ses encres délicates et ensorcelantes, les infinies sensations de la couleur...

Maïlys Celeux-Lanval pour Beaux-Arts Magazine, "Grand format"