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Vincent Dulom, « Fragments d’une déposition » ( fr )

 

Au mur de la salle d’exposition, tendues aux quatre coins par un clou, les feuilles cambrent leurs bords. Elles n’offrent pas la surface calme du plan. Leurs arêtes marquent nerveusement les arcs en stigmates de leur origine et de leur transport. Elles ont été roulées. C’est leur première spécificité. Claire Chesnier peint ses grandes peintures sur des feuilles qui lui opposent un corps en tension.

Devant la large bande de papier déroulé, elle choisit son format, prépare son regard, la découpe, prends à bras le corps l’écran blanc qui se love sur lui-même, s’en saisit. Elle ne sait rien encore de la peinture. À bout de bras, d’un éloignement impossible, en haut de la planche à l’échelle d’une porte à peine inclinée qui repose sur le mur, elle plaque la feuille. Dessous, elle pourrait voir la couleur sombre et bigarrée des coulées d’encres successives de ses peintures précédentes, ne la voit pas pourtant, s’assure de sa hauteur, du rapport physique qu’elle entretient à son propre corps, de son aplomb et de son niveau puis la fixe au ruban adhésif. L’écran lui fait face, blanc sans limites, ou plutôt en l’absence des limites que recouvre le ruban adhésif posé sur la totalité du pourtour de son format faisant ainsi disparaître avec lui toute possibilité d’inscription de son travail dans une composition liée au format final.

Avant de peindre, elle lave la feuille, la détrempe. Elle l’apaise. Elle prépare l’écoulement de l’encre, sa diffusion et fait que ses futures touches n’embossent pas le papier, ne le scarifient pas.

Elle regarde la feuille, la laisse sécher et se tendre. De cette tension, des quatre bords recouverts et de l’impossibilité de composer ainsi le format dans son ensemble, le dessein d’une peinture détachée du bord se fait jour. Le cadre de ruban adhésif glissera du pourtour vers le centre.

Déterminée, elle dessine l’ouvert du travail à venir au ruban adhésif sur la feuille. Elle danse libérée de la composition, une forme inscrite à la gravité de son bras ou à la décision qui la change. Elle enchâsse le corps du dessin de la paume de la main et vérifie que le cadre épais de sa fenêtre fait corps avec le papier. À l’intérieur, sa peinture s’ouvrira à l’étendue d’un fragment. À l’extérieur, elle ménagera un espace vierge de toute trace, sans limites, conscience fragile de l’impossibilité de peindre. Cette réserve bordera la peinture, sans anecdote.

À l’intérieur de sa fenêtre, elle dépose à l’effleurement de la surface, en larges allers-retours, l’encre fortement pigmentée dont sont gorgés ses pinceaux et qui s’atterre en poudre de velours. Ses gestes répétés soulèveraient la fleur du papier si elle ne veillait pas à son intégrité et n’était pas appliquée à ne rien laisser dans son travail qui la trahisse. Elle passe et repasse en haut de chaque nouvelle forme, ne laisse rien de cette ombre qui survient sur l’écran, s’assure à l’horizon de la couleur que son bord a la justesse voulue puis accompagne dans sa chute l’encre à la vague régulière de son geste. Elle efface les premières coulures pour faire naître, sans traces de ses passages, dans le recouvrement régulier de la surface, le plan étendu d’une couleur inidentifiable. Ses gris sont argentés, ses ocres, verts et ses verts, dorés. Ils caressent dans l’indétermination volontaire qui les fait naître le corps en lumière d’une couleur de terre et d’une profondeur plane.

La fenêtre entièrement peinte, Claire Chesnier se recule. Elle s’aventure une première fois à la contemplation du paysage qu’elle a fait naître. Elle le considère avec l’incertitude du regard qui se pose sur une chose improbable. Elle se risque à savoir ce que sera vraiment sa peinture sans ce cadre chaotique, le blanc retrouvé. Elle se rapproche, en regarde de près la surface, guette un incident, un accroc, une particule d’encre trop épaisse qui aurait pu en marquer l’étendue et ne voyant rien en retrouve la totalité.

Elle se demande ce qui s’est passé cette fois encore. Elle pose le regard à la bordure des mots et ne sachant pas nommer sa couleur, décide de la laisser sécher. Ce qu’elle fait, juste assez pour pouvoir retirer le ruban moucheté et les feuilles de protection qui l’entourent.

Elle retire méticuleusement le ruban adhésif de la fenêtre en prenant soin de ne pas mettre à mal les fibres du papier, repousse doucement de l’ongle celles qui se sont soulevées de trop. Le blanc est là. Indemne.

Ça.

C’est là aussi. Il reste le cadre mais ça va. À voir… Au moins, c’est là.

La peinture est là. Au sol. C’est étrange. Le temps de s’habituer.

Le mur est long. Assez pour six grands formats. On va le longer, passer de l’un à l’autre. Marcher. Alors, elle construit le déplacement du regard. Fluide. Sans heurt. Chaque peinture doit épauler les autres, se retirer et tout à la fois devenir celle que l’on regarde.

Juste sous le regard, le corps de la peinture danse. Au creux d’une temporalité infinie, dans le jaillissement de l’attente, l’instant s’étend à la durée, Claire Chesnier vient de déposer son geste.

 

© Vincent Dulom
in, catalogue Comme elle vient, Ed. Les Amis des Beaux-Arts de Paris, 2011.