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Mathieu François du Bertrand, « Atelier d’artiste, Claire Chesnier » ( fr )

Formée à l’école des beaux-arts de Paris, Claire Chesnier a développé une peinture très singulière dont l’un des aspects les plus frappants semble celui de rappeler la peinture à sa vocation première : dévoiler. Il y a dans la peinture de Claire Chesnier une manière proche du staining de Morris Louis, cette technique de coloration par imprégnation. Claire Chesnier rappelle que jamais la peinture n’a été faite pour « être elle-même », une simple chute, se montrer comme un aboutissement de matière pure ; ce qu’elle éclaire, c’est un carrefour d’harmonies, d’appels vers la présence, où le signe est fluide et incertain. Sa force est celle d’une révélation flottante. On peut donc parler de paradoxe, car on assiste au déploiement d’une peinture qui en cherchant la lumière ne fait rien d’autre qu’enténébrer (à raison de mettre trop d’encre, la composition peut virer au sombre). Il s’agit d’une atténuation progressive de dégradés vifs en une sonorité noire, parfois apparente, celle d’un crépuscule d’encre qui fait songer à une déclinaison de la clarté, et le reste du temps à un motif quasi monochrome. Son travail tend donc à cerner le rapport physique que le corps entretient avec le « vide alentour » (Pierre Frayssinet). C’est d’ailleurs par la musique et par la danse que Claire Chesnier est arrivée à la peinture.

L’artiste s’échine à réaliser un long travail de l’encre sur des surfaces de papier en apposant sur fond blanc des formes choisies et protégées avant toute intervention par un ruban imperméable, papier qu’elle trempe, laisse écouler et brosse ensuite. Ce serait toutefois à tort y voir un travail sur la couleur. Si couleur il y a, ce n’est qu’un prétexte, une manière d’aborder autre chose, un autre objet du désir qui est la révélation, la brûlure exposée, la fragilité du geste. La peinture de Claire Chesnier est une non-image, il n’y pas de représentation visible dans cette œuvre, pas d’horizontalité première, donc son engagement est ailleurs. Son déploiement se trouve dans la lumière, dans la transparence, dans le mariage du regard entre la forme enténébrée et l’espace blanc qui vient la tailler.

On peut parler de vibrato pour ses compositions d’encre. Le vibrato, c’est le gouffre à l’intérieur d’une démarche esthétique donnée, qui n’est que le reflet de la vie de la matière, glissement que vient cependant encadrer le geste de l’artiste. C’est la façon qu’a l’art de « préserver le chaos » (Nietzsche) et d’abriter en lui une réserve de temps, voire de se constituer lui-même comme réserve. Le vibrato, c’est la matière qui grave dans son être-même un incident, dans son être-parlé une brisure, dans son être-lieu un pays étranger. C’est un effet de coloration qui dérive, c’est cet « avant », cette proue, ce battement du poétique qui vient se nicher dans le corps du tableau pour le faire resplendir par le dedans.

On peut parler de variations pour ces écoulements de l’encre : on peut aussi parler de caprice, d’ « infinito » (Leopardi), de chute transparente livrée au récit de l’œil, car ses œuvres ne peuvent jamais se répéter en raison de l’excentricité de la matière qui leur est soumise. Le geste de brossage de Claire Chesnier est ambigu, car il est à la frontière du sauvage et du civilisationnel. L’artiste en recueille la confidence de la matière.

Claire Chesnier est représentée par la galerie du jour agnès b., à Paris. Elle a montré ses œuvres dans de grandes expositions en France et à l’étranger : notamment la Maison des Arts à Pékin, ou la T-galery à Bratislava, et ses œuvres seront présentées en 2014 dans la collection de la fondation François Schneider à Wattwiller et dans le nouvel accrochage du MAC/VAL à Vitry-sur-Seine.

 

© Mathieu François du Bertrand
inNews Art Today – texte de l’émission « Atelier d’artiste, Claire Chesnier », Paris, novembre 2013.