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Claire Chesnier, « Une profondeur légère de couleurs et de temps » ( fr )

 

Etrangeté de cette matière qu’est l’encre. Elle ne se donne à voir pleinement ni dans le recouvrement opaque, ni dans le délaiement, transparent. Parce qu’elle est de nature excentrique, elle s’éloigne du centre et poursuit sa course, jamais deux fois la même. On ne peut l’aborder que par ses limites. Et de limites – corps déliquescent et vite évaporé – elle n’en a guère si ce n’est celles créées pour elle – découpe de la forme. Elle ne demeure pas longtemps liquide et inonde pourtant toute la page. Elle lave, détrempe, comme le disent les technicités qui lui sont voisines – lavis, détrempe. Comme des vagues de ciel, les luisances vite passent et sèchent. Le papier boit, s’imbibe et se gorge, alourdissant son corps du poids de l’eau, d’une masse de noir, d’une densité de couleurs. Corps sombre à mesure que se déposent les voiles d’ombre, mais en quelque sorte limpide, telles que les éclaircies de l’eau portent, tirent au clair la fibre brumeuse. L’encre décille un horizon de clarté par sa fluidité même et son impermanence. Peut-être même pourrait-on dire, son tempérament, tant sa course lui appartient et tant la main qui tente sa maîtrise est vaine. Une lumière aperçue in extremis, au bord littéralement et à la limite de son évanouissement. Quelque chose comme la clarté conjuguée de l’encre et du papier, la transparence du lavis et le satiné de la page affirmant leurs corps coïncidents pour signifier la surface tout en laissant entrevoir les passages successifs dans l’amuïssement du geste. Stratification de couleurs et de temps sont ainsi perceptibles comme échos lointains d’une lumière antérieure. Puis ôter les bandes de masquage et voir la couleur pour la première fois, surgissant, compagne du blanc, aussi coupante que du verre, sertie dans la luminosité qui lui vient d’en-dessous. Vite, saisir cela ! Le temps d’y retourner, elle est passée déjà. Encres labiles, couleurs changées. Une clarté rutile sous une nuit de vitrail. Car l’encre se dépose mince, comme des lames de verre sédimentées ou plutôt incorporées à la surface du blanc. Un blanc qui devient vertige, sans attache, qui n’est plus support, qui est lumière, dans son épaisseur, sans opacité. Cela se passe comme une levée du jour, par le point de bascule entre l’aube et le crépuscule, entre l’enténèbrement d’un bleu de Prusse et le cristal d’un jaune de cadmium. C’est aussi dur que du verre et aussi diaphane que de l’air. Son épaisseur n’est pas faite de recouvrement. C’est une épaisseur d’eau coulée au papier. Une profondeur légère de couleurs et de temps.

 

© Claire Chesnier
in, catalogue de l’exposition Peindre n’est (-ce) pas teindre?, Musée de la toile de Jouy, Jouy-en-Josas