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Iris Bernadac, « Claire Chesnier » ( fr )

Claire Chesnier propose pour l’exposition Vertiges une série de peintures de grand format faites d’encres colorées entremêlées. Deux d’entre elles sont posées chacune sur un socle taillé à leurs dimensions, les autres leur font face, au mur, permettant au spectateur d’aller et venir, de tisser des résonances entre les différentes pièces. La mise à plat de certaines oeuvres sur ces stèles confère aux encres une présence corporelle. A l’instar de l’exposition Résonances à la galerie du jour agnès b. en 2016, le regard est libre de tourner autour des peintures, de chercher (en vain) un point d’accroche dans l’infini miroitant des nuances superposées en glacis. Les tableaux portent le titre et la trace des saisons, des jours et de l’air qui les ont inspirés. Ils gardent à la surface les arêtes de lumière qui ont vu naître les vibrations chromatiques. Le cadre est débord, la peinture est écoulement. Les bleus du matin, les verts d’eau et les bruns rougeoyants s’étendent jusqu’au bord du support. Chaque dépôt de matière sur le papier est une exploration de l’inconnu, laissant la singularité de la couleur advenir en l’inscrivant dans un ensemble plus vaste aux contours vertigineux.

Le vertige est au coeur de la pratique picturale de Claire Chesnier. Il es un excès de sensations ou d’émotion qui entraîne le débordement, un geste dont la retenue est pente, une présence dont la saisie est absence. Comme l’écrit l’artiste, « la main sent le vertige lié à la chute, à la matière précipitée dans sa gravité – rougeoiement au sol. La lumière naît aussi de cette vitesse, de la proximité d’une chute que la main voudrait étirer jusqu’à prolonger le glissement dans son reflux continué. » Le vertige, c’est aussi la poésie même, ou comme le dit Philippe Lacoue-Labarthe dans La Poésie comme expérience, si le vertige est « présence du présent », le poème est « pur vouloir-dire ». Aux yeux de l’artiste, l’écriture poétique résonne intimement avec le geste pictural, car les mots répondent à l’impossibilité ou à la difficulté de dire ce qui arrive dans la peinture.

Regarder les tableaux de Claire Chesnier peut conduire à l’éblouissement dont parle Bataille, à la limite de ne rien voir et de ne rien savoir. Les couleurs et les reflets lumineux logés sous l’épaisseur de l’affleurement retiennent et diffusent à la fois un scintillement qui pourrait nous aveugler à force d’imaginer et de soupçonner l’obscurité sous-jacente. L’absence de forme ou de dessin préalable dans les peintures produites pour l’exposition Vertiges, à la différence de travaux plus anciens (exposés notamment dans l’Aire des aurores, au Patio Art Opéra en 2014 ou dans Fragments d’une déposition à la galerie du jour agnès b. à Paris en 2012) ouvre la représentation à l’illimité et épouse les méandres du regard. Les encres de Claire Chesnier laissent libre cours à une pensée plastique. L’abstraction est sensiblement à l’oeuvre, « la peinture arrive là où les mots manquent ».

 

© Iris Bernadac
inArt Press 2 n°458, septembre 2018